Chronique Locale Journal de Genève 9 août 1941

En marge de l’histoire

1781. Par cette claire après-midi d’août, M. de la Fléchère, comte de Veyrier, seigneur de Sierne et autres lieux, attend le passage de Mgr le duc de Chablais, frère de Victor Amédée III, qui est allé « boire les eaux » d’Amphion.

Usant de son « droit d’ustensile », le comte a réquisitionné lits et vaisselle dans les manoirs des environs. Et pour entourer dignement son hôte, il a convié à dîner, avec d’autres voisins, la baronne de Blonay, châtelaine de Vessy. Bien qu’elle ne soit pas au nombre des partisans et amis de Carouge, dont le soudain développement la prive de certaines « gerbes de dîmes » et autres redevances « féodales », la baronne est comblée de petits soins à Veyrier. Elle économise sur tout et laissera probablement une fortune considérable. Sa fille aînée qui a neuf ans sera donc un parti fort honorable pour le « comtin » qui en a dix-neuf.

Ensemble la baronne et le comte ont fait le tour du propriétaire. Ils sont allés jusqu’à la lisière des vignes qui s’étalent au levant du domaine. Dans la cour voisine de l’église, ils ont admiré la fontaine jaillissante, objet d’envie pour tous les propriétaires de la région. A ce propos, Veyrier n’a pas manqué de signaler les avantages que Carouge tirerait, quant à l’eau du « saignement » des marais de Bossey.

Et maintenant, de la belle terrasse du château les deux voisins guettent sur la route des Tremblières, encore vivement éclairée, le cortège du duc et de sa jeune épouse et nièce, Marie-Anne de Savoie, qui se fait attendre.

Ils ont sous les yeux un paysage varié et d’une émouvante beauté ; le cours moyen de l’Arve qui, bordée de vernes, serpente sous le Petit-Salève, les bosquets des Terreaux, les crêts de Vernaz et de Gaillard, la colline de Monthoux, où M. de Voltaire s’approvisionnait naguère d’avoine et de fourrage, les monts lointains du Bas-Chablais.

Une fois de plus la baronne doit se résigner à entendre le maître du lieu exposer la nécessité d’un pont sur la rivière, près du Bief de Sierne. En raison des troubles, Genève ferme volontiers le pont de Carouge qui lui appartient : parfois il faut, durant de longues heures, attendre à Plainpalais sa réouverture. Lorsque le passage sous Sierne aura été établi et que le port de Bellerive sera un peu réparé, les marchandises de Hollande et d’Allemagne arriveront « en droiture » sur le plateau de Veyrier et Pinchat, évitant la douane fort onéreuse de la République. On créera à Carouge un dépôt de fromage qui s’en iront ensuite à Nice et en Amérique. « Par les retours » on se procurera des marchandises d’outre-mer. Pourquoi Carouge qui sort de terre, ne commercerait-il pas directement avec le nouveau-monde ? Les « protestants eux-mêmes » bénéficieront du nouveau pont. Librement, et par un plus beau chemin, ils pourront aller à leur temple de Chêne « en n’étant pas plus éloignés qu’ils l’étaient de Bossey »……….

Edmond Barde